Ma décision pour Lille

Dans quelques jours, les militants de La France Insoumise se retrouveront pour adresser au comité électoral du mouvement leurs choix stratégiques et désigner leurs chefs de file pour les élections municipales de mars 2020.

Il y a bientôt deux ans et demi, le 18 juin 2017 fût, après le score historique de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, un autre jour historique dans la vie de notre jeune mouvement. Ce soir là, après seize mois de campagne ininterrompue et un effort collectif considérable, nous envoyions dix-sept députés à l’Assemblée nationale et étions donc en capacité de doter La France insoumise de son premier groupe parlementaire.

La suite de l’histoire s’écrit depuis patiemment, suivant le cour des saisons de la vie politique, au gré des évènements heureux ou moins heureux, des succès et des échecs, des forces et des faiblesses qui sont le lot quotidien du combat que nous menons. Car c’est bien un combat que celui pour la conquête du pouvoir et nous n’y renonçons pas. Nous aspirons à gouverner ce pays pour le reconstruire face au désordre néolibéral en cours. Nous voulons engager et mettre en partage les mesures nécessaires pour relever les grands défis qui s’imposent à nous.

Depuis le jour où j’ai choisi de m’engager en politique, je n’ai jamais fait les choses à moitié. Comme mes amis, j’accomplis mes tâches avec passion, sérieux et méthode quel que soit mon poste de combat dans la grande équipe que nous formons ensemble. En la matière, je n’ai pas changé depuis mon élection.

Malgré toutes les difficultés, je suis intimement persuadé que seul notre travail patient et acharné aura raison des réflexes fainéants des observateurs qui nous enferment trop souvent dans un folklore contestataire qui ne correspond ni à ce que nous sommes, ni à ce que nous visons. Le contexte dans lequel nous évoluons est celui d’un pays en ébullition face au délitement de la République sous les coups de la politique d’Emmanuel Macron mais aussi d’une défiance sans précédent des français pour « les politiques » en général. Les trahisons et renoncements successifs ont accéléré le divorce entre les représentés et leurs représentants. Il faut donc faire ses preuves chaque jour.

Je n’oublie pas le contexte particulier de ma victoire dans un océan national d’abstention, à une cinquantaine de voix près après un second tour gagné au prix d’efforts militants considérables. C’est un grand honneur que d’être l’un des principaux porte-paroles de notre mouvement. C’est une responsabilité immense que d’être un représentant de la nation et du peuple français. Dans ce contexte, c’est un défi quotidien que de réhabiliter l’idée selon laquelle la politique est bien l’affaire de tous, que chacun doit s’en mêler et que tout le monde peut prétendre à des fonctions électives.

Tout est allé très vite depuis mon élection. A peine avais-je été élu député que les observateurs attendaient déjà de moi que je rentre dans les costumes taillés par et pour nos prédécesseurs ! Je n’avais pas encore fait le tour des bâtiments de l’Assemblée nationale que j’étais déjà annoncé comme candidat à la mairie de Lille ! Pourquoi ? Parce que ma circonscription d’élection est considérée comme le « marche-pied » vers l’ambition municipale lilloise.

C’est d’ailleurs ce que semblaient avoir planifié de longue date pour eux-mêmes certains de nos concurrents et adversaires. Mais les électeurs de cette circonscription n’ont pas signé pour devenir des managers de carrières politiques ! Ils n’ont pas voté pour moi pour préparer une élection future. Ils ont voté pour que la voix de l’opposition républicaine, humaniste et écologiste soit audible face à la majorité macronienne à l’Assemblée nationale. Ils ont voté pour quelqu’un qui s’est engagé devant eux à être pleinement à la tâche et à travailler sérieusement. C’est ce mandat que j’honore depuis bientôt deux ans et demi.

Depuis que je mesure l’investissement personnel et le temps nécessaire au travail parlementaire et à l’ensemble de ses à-côtés, je me réjouis que nous ayons mis fin à l’incompréhensible cumul des mandats. Pourtant, certains vieux réflexes existent toujours. Je ne compte plus le nombre de rencontres parmi mes permanences parlementaires où l’on attend du député qu’il joue, comme autrefois, le rôle du maire. Je ne compte plus le nombre de fois où des lilloises et lillois m’encouragent avec enthousiasme à aller remplacer Martine Aubry sous le beffroi ! Alors que je m’agaçais au début de voir que les observateurs de la vie politique me désignaient d’office à ce rôle probable de futur maire de Lille pendant que je découvrais à peine ma fonction actuelle, j’ai fini par y réfléchir sérieusement.

Levons le suspens ! De cette réflexion sérieuse, j’ai pris une décision personnelle qu’à présent il est temps de vous livrer : je ne serai pas candidat tête de liste pour ces élections municipales de mars 2020. Il fallait faire un choix. Je choisis d’honorer pleinement ce premier mandat de parlementaire qui arrive à peine à sa moitié. C’est ainsi, à cette étape et considérant la situation politique, que je crois être le plus utile et à la hauteur de l’attente suscitée par ma première élection, comme de la confiance que m’ont accordée les électeurs des trois communes de la circonscription dans laquelle je suis engagé.

Puisque la politique se meurt de la répétition sans fin de certaines vieilles pratiques, je crois qu’il ne sera pas inutile de faire la démonstration qu’elles ne sont pas systématiques. Je serai donc, jusqu’en 2022, pleinement investi dans le mandat qui m’a été confié. Par ailleurs et comme vous le savez, j’occupe depuis plusieurs semaines, en plus de mon travail parlementaire, la fonction de coordinateur du mouvement. Pour bien faire les choses et même si je ne suis pas du genre à m’économiser au travail, il y a des limites qu’il faut savoir respecter.

Enfin, alors que nous avons mis un certain temps à faire entendre que La France Insoumise ne tenait pas qu’à l’engagement d’un seul homme au niveau national, je ne souhaite pas que nous connaissions la même difficulté localement en laissant penser que je serai seul à pouvoir mener toutes les batailles. Ce mouvement déborde de talents qui gagneront à être davantage repérés. Il n’en reste pas moins que je serai engagé aux côtés de mes amis dans la séquence des municipales qui s’ouvre.

Emmanuel Macron arrive bientôt à mi-mandat. Nul n’est capable de dire à quoi ressemblera la prochaine élection présidentielle. Mais il faudra bientôt commencer à y réfléchir sérieusement et il faut pouvoir le faire sans avoir le nez toujours collé aux tâches du quotidien. J’ai l’intention de me rendre utile en contribuant, avec d’autres, à cette réflexion et à l’élaboration d’une stratégie et d’un projet victorieux pour 2022.

Il ne peut être question que se prolonge plus longtemps le désordre semé par Emmanuel Macron ni que commence un jour le cauchemar Le Pen en France. Nous ne pouvons plus attendre pour traiter les urgences sous nos yeux. Nous avons comme points d’appui essentiels un programme solide et beaucoup d’énergie pour affronter la situation et relever le pays.

Le discrédit de la parole politique et le climat de défiance sont une toile de fond beaucoup plus solidement installée qu’elle n’y parait. Notre tâche singulière dans la période est donc de concevoir et de déployer les pratiques et les méthodes nouvelles qui feront de ce peuple qui regarde souvent la vie politique comme un spectacle désolant un acteur à part entière. La plupart des candidats aux élections se moquent éperdument de cela. Ils font comme toujours parce que l’on a toujours fait comme cela ! Nous ne devons pas faire la même chose. La seule règle commune s’appelle le code électoral. Pour tout le reste, c’est l’heure des audacieux et des inventifs. Notre participation à cette élection doit être différente. Or, observez comme les campagnes commencées, même par le prétendu « nouveau monde », sont si spécialement attendues, habituelles, ennuyeuses et ronronnantes !

A Paris comme à Lille, je crois que La République En Marche a commis une erreur de casting. Ici, c’est l’ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry, Violette Spillebout, qui a obtenu l’investiture contre la députée Valérie Petit qui pourrait aller concourir dans une autre ville de la métropole que celle qu’elle ambitionnait ! Quel tableau désastreux pour le « nouveau monde » !

A Lille, campagne revancharde gonflée à l’orgueil en perspective. On sent déjà arriver les coups par dessous la ceinture. Quand bien même, compte tenu des conséquences locales de la politique du Président de la République, notamment sur l’état des services publics, je ne crois pas que les lilloises et les lillois aient envie de se donner à un avatar d’Emmanuel Macron à domicile !

Le sénateur de droite, Marc-Philippe Daubresse, qui fût longtemps maire de Lambersart, est lui aussi sur la ligne de départ et raconte sa mue écologiste.

Après les élections européennes, Europe-Ecologie-Les-Verts se sent pousser des ailes et tente d’incarner l’opposition écolo à Martine Aubry alors que le parti est membre de la majorité municipale et donc comptable des errements en la matière, comme lorsqu’il s’est agi de donner un premier feu vert à la bétonisation de la friche Saint-Sauveur. Ils ont depuis changé d’avis. Tant mieux.
Il n’empêche, Aubry, Spillebout et les Verts ont « gouverné » ensemble la ville et vont aujourd’hui s’affronter pour mieux se répartir les postes !

En 2014, Martine Aubry avait annoncé qu’il s’agirait de son dernier mandat. Nous saurons dans les prochains jours si elle tient parole.

Mais tout le monde a compris qu’elle n’avait plus envie et, après autant d’années d’engagements, cela se respecte. Malgré nos points de désaccords, j’ai du respect pour cette femme et son parcours. Si elle souhaite s’arrêter comme elle l’a déjà dit, je pense qu’elle mérite une meilleure sortie que le mandat de trop par orgueil ou le mauvais passage de témoin au sein de sa famille politique.

Elle répète régulièrement que son principal souci est de « garder la ville à gauche ». J’imagine qu’elle ne classe pas La France Insoumise à droite ! Alors oui, nos désaccords existent mais je crois que sa succession par les insoumis à Lille aurait plus fière allure que tout autre scénario. Je me souviendrai toujours de notre premier rendez-vous à la mairie après notre élection, avec Ugo Bernalicis. Elle m’a donné l’impression de nous entreprendre comme des gauchistes inconséquents. Je crois qu’elle a compris par la suite que ce n’était pas exactement ce que nous étions ni ce que nous donnions à voir. De son point de vue, je peux admettre que c’est sans doute moins confortable.

Je reconnais de bonnes choses dans le bilan de Martine Aubry. Je salue, pour ne citer que cet exemple, le fait qu’elle n’ait jamais lâché concernant l’armement des policiers municipaux. Mais le mandat qui s’achève a fait germer de nombreux points de crispation et le sentiment puissant d’un enfermement, d’un repli sur soi, d’un éloignement des citoyens. La « démocratie participative » est à bout de souffle et ne s’adresse plus qu’aux initiés. La ville vend du foncier et se prive d’un moyen de lutte contre la spéculation.

Les lillois n’en peuvent plus de la bétonisation à outrance de la ville dans un contexte de grave pollution et la tentative d’opposer le besoin de logements avec l’urgence écologique est spécialement maladroite quand on sait le nombre de logements vacants à Lille. Mais surtout, le problème du logement doit nécessairement être pensé à l’échelle de la métropole. La majorité diminue les investissements au moment où la ville est à repenser en profondeur. Lille doit pouvoir rester une ville populaire et elle doit faire sa planification écologique !

Mais il n’y a pas qu’à Lille que le peuple doit récupérer les clés de la mairie ! Dans tout le pays, notre mot d’ordre central, je le crois, doit-être « décidez vous-même ! ». A bas la cosmétique « démocratie participative » qui est une vaste mascarade ! Il faut radicaliser la démocratie municipale. Nous laisserons donc les autres tenir le discours convenu, une fois de plus, car ce sera bientôt une fois de trop.

Les insoumis se rendront disponibles auprès de celles et ceux dont les propositions seraient compatibles avec les quelques conditions programmatiques et stratégiques que nous avons adoptées, à la condition qu’ils acceptent l’idée de ne pas cuisiner une tambouille électorale de type « simple accord d’appareils ».

Aucun électeur abstentionniste ne sera enthousiasmé et encouragé à s’impliquer directement ou à aller voter parce que tel et tel autre appareil politique auraient scellé un accord. S’il devait y avoir un but commun, ce doit être de concourir à l’implication des citoyens eux-mêmes pour gouverner les villes différemment. C’est la proposition de fédération populaire formulée par La France Insoumise.

Avoir la démocratie municipale comme mot d’ordre central avec, par exemple, le RIC local comme outil, ne veut pas dire que nous abandonnerions l’idée de défendre un programme et les sujets essentiels que sont par exemple le logement, les services publics locaux ou l’écologie municipale. Mais gardons-nous de faire des campagnes aux mots d’ordre tellement multiples qu’ils finissent par être tous dilués et ne permettent plus d’en retenir un seul !

C’est la première fois que La France Insoumise participera aux élections municipales. Nous n’avons que trois ans. Nous espérons avoir de nombreux élus, créer des groupes dans les conseils municipaux et même gagner des mairies mais ce n’est pas dans une élection municipale connue pour sa multiplicité de cas particuliers que nous allons pouvoir nous compter nationalement en cohérence.

Quand bien même nous espérons homogénéiser au maximum notre implication, notre objectif est donc d’abord qualitatif : faire tout notre possible pour que l’élection municipale soit un moment d’engagement nouveau pour le plus grand nombre de citoyennes et citoyens.

Enfin, et nous devons retenir cet enseignement pour la suite, les français ne se tournent pas massivement vers des forces qui n’incarneraient que la contestation et la résistance. C’est encore plus vrai pour les municipales.

Cela tombe bien, La France Insoumise a toujours fait plus que cela. Si nous devons toujours répondre présents pour encourager, aider, accompagner les mobilisations, la séquence des gilets jaunes a montré que les gens n’ont pas besoin de notre action pour contester le pouvoir en place. Nous devons constituer un débouché politique à la colère. Nous devons construire une nouvelle majorité autour de l’intérêt général. Nous devons incarner un projet aussi radical que sérieux, solide, désirable, singulier et enthousiasmant comme nous l’avons fait avec Jean-Luc Mélenchon lors de la campagne présidentielle de 2017.

Notre action quotidienne doit faire la démonstration de notre volonté et de notre capacité à gouverner. C’est vrai pour le pays. Ce doit l’être pour chaque commune dans laquelle nous nous engagerons.

L’abnégation au service d’une cause juste apporte toujours ses résultats. Tant de militants tiennent bon, même dans les moments difficiles, même quand le doute les envahit. Ces femmes et ses hommes qui s’engagent méritent d’être salués pour leur action. On tâtonne, on cherche, on réfléchit, on essaye, on se trompe parfois. Mais on ne s’arrête pas à la première difficulté et on reste toujours groupés. Voilà ce que sont les insoumis. Voilà le bois duquel on fabrique, je l’espère, des cohortes de dirigeants politiques !

Je nous souhaite par avance de belles campagnes, de beaux succès en tant qu’outil au service de l’implication du peuple en politique. La solution, c’est lui.

Adrien Quatennens

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